Le centre de documentation pour le sport
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Le centre de documentation pour le sport

La série Perspective d’athlète du SIRC donne un aperçu et des recommandations sur des questions clés du point de vue de l’athlète. La collection de billets de blogue et d’articles de SIRCuit dresse le profil d’athlètes olympiques et paralympiques du Canada et puise dans leur expérience.

J’ai commencé l’haltérophilie dans une petite ville isolée du nord du Québec à l’âge de neuf ans. C’était, et c’est toujours, un sport inconnu dans la région, et je l’ai pratiqué par hasard, en suivant ma sœur dans une salle d’entraînement. Quand j’avais douze ans, j’étais la meilleure haltérophile de la province de mon âge, quoiqu’il n’y avait pas beaucoup de compétition; peu de filles pratiquaient ce sport à l’époque. Quoi qu’il en soit, j’étais accro. J’ai continué de m’entraîner avec l’objectif de participer à d’autres compétitions.

Mon introduction au contrôle du dopage

Quand j’avais 14 ans, j’ai participé aux Championnats de l’est du Canada, ma première grande compétition. En tant que junior participant à une compétition de niveau senior, j’étais nerveuse à l’idée de me mesurer à tant d’adultes, et ma performance en a souffert. C’est pourquoi j’ai été si surprise lorsqu’une femme est venue me voir juste après ma dernière levée. J’ai cru naïvement qu’elle venait me féliciter. C’était plutôt mon premier contact avec un organisme antidopage : le Centre canadien pour l’éthique dans le sport. J’étais trop jeune pour passer les tests seule, alors ma sœur aînée est venue avec moi. Sa tâche consistait à regarder la dame qui me regardait uriner. C’était un concept difficile à comprendre pour mon cerveau de 14 ans!

J’ai appris par la suite que l’haltérophilie est un sport ciblé par les agences antidopage en raison de la prédominance du dopage et que des contrôles réguliers contribuent à assurer des conditions de compétition équitables. Je comprenais et j’étais d’accord avec tout cela, et les contrôles antidopage sont devenus une partie normale de ma vie.

Quand j’avais 16 ans, j’ai quitté le Canada pour la première fois pour participer aux Championnats du monde juniors en Grèce. J’étais l’une des meilleures de l’équipe, mais aussi l’une des plus jeunes! Tout était impressionnant, y compris le physique des autres athlètes. C’est alors que j’ai réalisé que l’haltérophilie est pour les autres pays ce que le hockey sur glace est pour les Canadiens : leur sport national!

Semer le doute

Un soir, pendant le dîner à la cafétéria de l’hôtel, les membres de notre équipe regardaient autour d’eux et discutait de l’aspect impressionnant des autres athlètes. Un de mes coéquipiers m’a déconcertée en me demandant quels athlètes étaient « propres » et lesquels étaient dopés. J’ai fini par demander : « Tout le monde ici est soumis à des contrôles antidopage, tout comme nous, alors pourquoi continuez-vous à penser qu’il y a des athlètes dopés partout? » Cela a ouvert la porte à mon coéquipier. Il s’en est suivi une discussion animée sur la façon dont certains athlètes peuvent tricher aux contrôles, sur le fait que les années avant mon époque étaient les meilleures pour le dopage, et sur la façon dont le Canada a fait beaucoup de changements dans le monde antidopage mais que les contrôles sont demeurés différents d’un pays à l’autre. Sa passion était captivante et alarmante. Je l’ai laissé parler, et je me suis définitivement retenue de poser d’autres questions.

Ce soir-là, seule dans ma chambre, je me suis fait une promesse. Je n’avais aucune idée si tout ce que je venais d’entendre était vrai ou faux, mais j’ai décidé que je ne me laisserais pas prendre par les théories du drame et du complot. Je devais faire confiance au processus de contrôle du dopage. Mon coéquipier était assez passionné par le sujet pour semer le doute dans mon esprit, mais je ne voulais pas me perdre dans des questions pour lesquelles je n’avais pas de réponse. Plutôt que de gaspiller mon énergie à me tourmenter l’esprit, j’ai décidé que le mieux que je pouvais faire dans cette situation était de garder la tête haute et de devenir la meilleure athlète que je pouvais être tout en restant fidèle à mes valeurs et fidèle à moi-même. C’est ce que j’ai fait, du mieux que j’ai pu; du moins jusqu’à ce que je participe aux Jeux olympiques de Pékin en 2008.

Les Jeux olympiques de Pékin 2008

J’ai terminé quatrième à Pékin, à trois kilos d’une médaille. Malgré tous mes efforts, je n’ai jamais ressenti un tel échec. Beaucoup de gens doutaient de l’intégrité de certains des athlètes sur le podium et, franchement, moi aussi. Nous avions tous entendu les rumeurs, et le fait d’être si près du podium augmentait mes doutes au sujet des autres athlètes. Il était impossible de ne pas me demander ce qu’il serait arrivé si nous savions avec certitude quels athlètes n’étaient pas dopés, ou de me demander quel aurait été mon classement réel. Mais je ne me suis pas cassé la tête longtemps et j’ai décidé de me concentrer sur ce dont j’étais sûre : je savais que j’étais « propre » et que j’étais à trois kilos d’une médaille olympique.

Même si cela me prenait plus de temps, je savais que je pourrais être celle qui prouverait qu’il est possible d’avoir une place « propre » sur le podium dans un sport aussi bien reconnu pour le dopage. J’avais quatre ans pour gagner trois kilos. Je pourrais être la première Canadienne à remporter une médaille dans mon sport. Je pourrais et serais celle qui ouvrirait les portes à toutes les autres filles et femmes qui font de l’haltérophilie dans mon pays.

Les réalités de l’entraînement

Les quatre années suivantes ont été les plus difficiles de ma vie. J’ai dû faire face à de nombreux défis : dépression, épuisement professionnel, cinq entraîneurs différents dont un qui a fini en prison, et un déménagement à travers le pays pour suivre mon mari, un agent de la GRC qui a été transféré. J’ai fini par m’entraîner pour les Jeux olympiques dans un garage avec peu de chauffage, en m’entraînant par moi-même, en développant mes propres programmes et en analysant ma propre technique. Cela m’a pris du temps, mais à la fin de 2011, j’avais tout ce qu’il me fallait pour performer, y compris une équipe de soutien solide dont chaque membre s’est ajouté un à un tout au long de mon parcours.

Les six mois qui ont précédé les Jeux olympiques de Londres de 2012 ont été les meilleurs moments de ma carrière. Je me sentais si prête. Lors du dernier Championnat du monde avant Londres, j’étais en compétition avec les meilleures athlètes du monde, dont l’une des meilleures femmes dans la catégorie des 63 kg. Je me souviens d’avoir pensé lors de la présentation des athlètes que j’étais peut-être la seule athlète « propre » dans le groupe. Je me suis alors souvenue de la discussion avec mon coéquipier et de ma décision lors de mes premiers Championnats du monde juniors : j’avais décidé que même si j’avais des raisons de me poser des questions, cela n’avait plus d’importance pour moi. J’ai fait la paix avec cette réalité il y a des années. Maintenant, j’avais ma place en tant qu’athlète « propre » dans un sport pas si étincelant.

Les Jeux olympiques de Londres 2012

À Londres, j’ai atteint mon objectif et je suis devenue la première femme à remporter une médaille olympique en haltérophilie pour le Canada. C’était une sensation incroyable! Peu après mon épreuve, un athlète australien m’a demandé de prendre une photo avec moi. Je l’ai regardé, confuse. J’étais heureuse d’être médaillée de bronze, mais avec les médaillés d’or et d’argent qui étaient à environ un mètre de moi, je lui ai demandé : « Es-tu sûr de vouloir prendre une photo avec moi? Les autres gagnants sont juste là. » Il a ri et a dit qu’il ne voulait pas de photos avec des tricheurs. Il m’a dit : « Vous n’avez aucune idée de ce que représente votre médaille pour des gens comme nous! Cela vaut beaucoup plus que ces deux autres médailles combinées. »

Ce moment me tient toujours à cœur aujourd’hui. J’ai réalisé à ce moment-là qu’en gardant la tête haute et en travaillant avec acharnement, j’avais atteint mon objectif. J’ai ouvert des portes, non seulement pour les gens de mon pays, mais pour tous ceux et celles qui croient au sport « propre ». J’ai prouvé qu’il était possible, non seulement pour les Canadiens, mais aussi pour les « gens comme nous » d’être parmi les meilleurs.

Le scandale du dopage de 2016

En 2016, l’Agence mondiale antidopage a dénoncé la tricherie et la corruption endémiques dans le sport russe, notamment l’haltérophilie. Bien que j’aie pris ma retraite en 2014, j’ai tout suivi attentivement avec mon mari. Malheureusement, nous n’avons pas été vraiment surpris des résultats, mais nous avons été surpris et dévastés de constater l’ampleur du problème de dopage dans mon sport. Au cours d’une vague de nouvelles analyses d’échantillons olympiques, 15 d’entre eux se sont révélés positifs. De ce nombre, onze provenaient de l’haltérophilie. Des podiums olympiques complets ont été éliminés. Les athlètes qui ont terminé huitièmes ou neuvièmes aux Olympiques étaient maintenant les nouveaux médaillés des Jeux précédents.

Encore une fois, j’ai pensé à mon coéquipier des Championnats du monde juniors. Ses soupçons étaient probablement justifiés. Avec les résultats de ces nouvelles analyses, nous étions en mesure de nous interroger sur l’incidence du dopage. Combien d’athlètes méritaient de monter sur le podium à tous les Championnats du monde? Quel aurait été mon classement mondial tout au long de cette année? Aurais-je pu être championne du monde sans ne jamais le savoir? Moi, qui avais obtenu le résultat de la septième position? J’ai alors réalisé que je ne pourrais jamais savoir à quel point j’étais bonne en haltérophilie.

Monter sur le podium
© Serge Gouin

Au fur et à mesure que les résultats des nouvelles analyses ont été dévoilés, ma médaille des Jeux olympiques de Londres 2012 est passée du bronze à l’argent, puis à l’or. Je n’arrivais pas à croire que mes années d’entraînement seule dans un garage m’avaient permis d’obtenir les meilleurs résultats aux Jeux olympiques! Mais je me demandais aussi ce que j’aurais ressenti si j’avais reçu la médaille d’or aux Jeux olympiques. Qu’aurait-on ressenti en entendant l’hymne national canadien et en étant la première médaillée d’or en haltérophilie de son pays? Combien d’attention et de soutien aurais-je reçu de plus avec l’une des deux médailles d’or du Canada aux Olympiques, au lieu d’une des nombreuses médailles de bronze? Je plaisantais en disant que ma photo aurait peut-être pu être sur une boîte de céréales.

Quelques semaines plus tard, j’ai appris que j’allais également recevoir une médaille des Jeux olympiques de Pékin. Ma quatrième place s’est transformée en une médaille de bronze. Huit ans plus tard, mon échec est devenu un succès. Cette tournure des événements a été plus difficile à avaler. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment commencé à penser aux occasions manquées. En 2008, j’aurais reçu la première médaille du Canada aux Olympiques. Quelle incidence cela aurait-il eu sur moi? Quelles conséquences cela aurait-il eu sur mon sport, mon pays? Les années entre les Jeux de Pékin et ceux de Londres, les plus dures de ma vie, auraient été complètement différentes. Combien d’appui, de la part de mon sport, du système sportif canadien ou des médias, aurais-je reçu? Je doute que j’aurais eu à m’entraîner dans un garage, ou du moins, je suis presque sûre que j’aurais trouvé un moyen de chauffer la pièce! Il est impossible d’évaluer les conséquences, mais on peut supposer qu’elles auraient été importantes.

©Canadian Olympic Committee

Le 3 décembre 2018, j’ai reçu ma médaille d’or des Jeux olympiques de Londres de 2012 et ma médaille de bronze des Jeux olympiques de Pékin de 2008 lors d’une cérémonie à Ottawa. Ce fut un événement émouvant que ma famille et moi-même n’oublierons jamais. C’était particulièrement émouvant de voir le drapeau canadien se hisser en présence de mes enfants, alors qu’une chorale du secondaire chantait l’hymne national. Je pense que mes médailles et mon histoire ne veulent rien dire si elles ne servent pas à rendre le monde sportif meilleur pour cette génération future.

Paroles de sagesse

Je pense encore à l’athlète australien qui m’a demandé de prendre une photo avec moi en 2012. Il m’a fait réfléchir à comment des « gens comme nous » deviennent champions olympiques. Malheureusement, la réalité est que la nature du sport, la pression pour gagner et la culture de certains programmes nationaux peuvent mener certains athlètes au dopage. Voici quelques conseils à l’intention des athlètes qui veulent rester « propres » :

  • Restez fidèles à vos valeurs : Défendez vos convictions et prenez les décisions qui vous conviennent. Entourez-vous de gens qui soutiennent vos valeurs.
  • Concentrez-vous sur l’objectif de devenir le meilleur possible : Il n’y a pas de raccourci pour devenir un champion. Consacrez-vous à l’entraînement, à la compétition et à la récupération nécessaires. Concentrez-vous sur ce que vous pouvez faire et ce que vous pouvez changer. Ne soyez pas distrait par des choses qui sont hors de votre contrôle.
  • Ayez confiance en le système : Il peut être frustrant et essoufflant de perdre contre des athlètes qu’on soupçonne d’être dopés. Cependant, ce que mon expérience m’a enseigné, c’est qu’on récolte ce que l’on sème. Bien qu’il soit facile de penser à ce qu’il aurait pu être, j’espère que mon expérience améliorera le système pour les autres athlètes. De plus, je sais que les médailles d’or et de bronze qui sont maintenant chez moi ne me seront jamais enlevées.

A propos de(s) l'auteur(s)

Christine Girard est née à Elliot Lake, en Ontario, et a déménagé à Rouyn-Noranda, au Québec, à l’âge de dix ans. C’est là qu’elle a commencé à pratiquer l’haltérophilie. Mme Girard est la première championne olympique du Canada et la seule à avoir remporté plusieurs médailles en haltérophilie. Elle vit maintenant à Gatineau, au Québec, avec son mari et ses trois enfants.


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